top of page

Turning Loss into Love : changer le passé pour mieux devenir le futur

Hugo Engel

Il y a régulièrement une discussion dans les médias et les communautés autour de la représentation fidèle, historique ou non, des œuvres passées quand elles sont introduites ou réintroduites au public. En exagérant un peu les choses pour le bien de l’argument ; un camp soutient qu’une œuvre qui représente n’importe quel contexte historique se doit d’être fidèle à la réalité (sans jamais élaborer sur cette notion vague de fidélité), tandis que l’autre est capable d’accepter des écarts, voire des réécritures ou des interprétations tant que l’œuvre est intéressante. Selon moi, cette discussion souligne une vision arbitrairement binaire de la représentation historique : elle est fidèle ou elle ne l’est pas. Dans cet article, je tente de déconstruire cette dualité en m’intéressant au devenir de Deleuze et Guattari, et comment ces deux aspects peuvent se conjuguer en un seul devenir-passé nous permettant de nous approprier le présent et, pourquoi pas, le futur.

Dans ces différentes représentations historiques, l’histoire n’est pas nécessairement fidèle, elle n’est pas une donnée brute, objective qui se présente telle quelle. Dans Stranger Things, par exemple, le passé est idéalisé et embelli par une esthétique léchée, colorée, multipliant les références à la culture populaire qui remplissent un monde dépolitisé et aseptisé qui s’adresse ostensiblement à un public du 21e siècle. Dans Fallout, le futur est noirci, terni par un pessimisme qui descend des angoisses et inquiétudes d’une génération, dans ce cas-ci, la peur du nucléaire, de la guerre, de la catastrophe atomique. 

Plus récemment, la série Netflix Bridgerton emploie un procédé similaire de réinterprétation du passé. La série se déroule dans une société victorienne implicitement alternative dans laquelle l’égalité raciale (malheureusement pas celle des genres) existe et où l’Empire britannique n’est pas le mastodonte colonial et répressif qu’il a été dans notre réalité. Des thèmes résolument plus contemporains façonnent la trajectoire de la série, et, par thème, on peut comprendre des thèmes narratifs, mais aussi des thèmes musicaux. En effet, la bande sonore de Bridgerton est faite de versions victoriannisées de musiques pop, comme les tubes d’Ariana Grande ou de Billie Eilish. De telles tentatives de moderniser le passé s’inscrivent dans la droite lignée d’œuvres, comme le Marie-Antoinette de Sofia Coppola, sorti en 2006, un film sur la vie de la reine Marie-Antoinette dont la bande sonore était composée de morceaux des Strokes, de New Order ou encore d’Aphex Twin (pas réinterprétés cette fois, mais utilisés tels quels dans leurs versions studio). Ces stylisations extrêmes d’évènements et de périodes historiques, adaptées pour des audiences modernes, démontrent, selon moi, une volonté de faire du passé une force pour produire un commentaire sur le présent. Par exemple, en mettant en valeur des communautés marginalisées, en référence aux réinterprétations des dynamiques raciales de Bridgerton ou à l’esthétique queer et camp de Marie-Antoinette. Dans ces exemples, le passé n’est pas quelque chose qui s’est réalisé d’un point de vue factuel et historique, mais est quelque chose qui est constamment en devenir, qui est transformé et réinterprété. À notre tour, créateurs ou spectateurs, nous devenons le passé, avec nos travers et nos ambitions, nos valeurs et notre expérience. 

L’histoire n’est pas quelque chose de linéaire et objectif dont les évènements sont gravés dans le marbre, condamnés à rester tels quels à jamais. Futur comme passé ne sont pas des entités figées dans le temps, mais évoluent et se transforment. La manière dont on les perçoit et dont on s’en rappelle change et évolue selon le contexte dans lequel on l’observe. Je propose dans cet article d’examiner à nouveau la nostalgie dans le contexte de la culture populaire non pas comme le symptôme du désir d’un retour vers le passé, mais comme un processus plus complexe dans lequel s’entremêlent passés, présents et futurs en devenirs.

Le passé en devenir

Ce passé en devenir, j’en dois l’idée aux philosophes et activistes français Gilles Deleuze et Félix Guattari. En 1980 sort Mille Plateaux, un effort collaboratif des deux auteurs dans lequel se trouve le chapitre qui a inspiré cet article, « Devenir-intense, devenir-animal, devenir-imperceptible ». Pour Deleuze et Guattari (1980), le devenir n’est pas un simple processus de transformation d’un état à un autre. Les devenirs existent par eux-mêmes, indépendamment des choses qui deviennent, et changent d’ailleurs en même temps que les entités qui se transforment. Ils combattent la vision des choses comme des êtres tout constitués, qui existent et dont la transformation n’est que le passage d’un état A à un état B. Le devenir, c’est ce qui se trouve entre ces deux points, mais n’a pas de réelle destination, puisqu’il est constamment… en devenir. Nous empruntons aux autres choses et entités, et devenons, déployant dans le processus des manières d’être : des volontés, des désirs, des résistances, en outre, des affects. Le concept des affects est important chez Deleuze et Guattari ; pour eux, « les affects sont des devenirs » (Deleuze et Guattari, 1980, p. 314) et se caractérisent par leur capacité à nous affecter, à développer ces résistances et ces désirs. Le devenir, dans la terminologie deleuzienne, est désigné par l’entité auquel on emprunte, celle qu’on devient ; le devenir-animal par exemple ou, pourquoi pas, le devenir-passé.

Le devenir-passé, un néologisme dont j’emprunte la structure à Deleuze et Guattari (1980), désigne donc cette appropriation du passé ; elle est nostalgique dans le sens où l’on imagine ce qu’on peut être. Devenir-passé ne signifie pas de s’habiller comme à la mode des années 1830 ou 1970 (cela n’est pas interdit cependant, si c’est ça qui vous anime), mais plutôt de faire du passé une force créatrice, pour s’émanciper de certaines structures dominantes, pour imaginer le changement, l’alternative, nos manières d’être. Une autre production Netflix, Enola Holmes, confronte justement une vision hégémonique de l’Angleterre victorienne dominée par les hommes avec un narratif centré autour du personnage d’Enola, petite sœur du détective Sherlock Holmes, dont les enquêtes tourneront autour de sujets plus sociaux, comme l’égalité des genres au travail et dans la vie civile, en amenant et reflétant des problématiques modernes et en réactualisant, à l’époque victorienne, certains de ces combats. Sans nécessairement rejeter une nostalgie pour l’époque victorienne, Enola Holmes tire parti du potentiel qu’offre cette période historique pour mentionner des enjeux sociaux et culturels contemporains.

 

Le futur en devenir

Plutôt que de l’observer comme une idéalisation statique du passé, la nostalgie comme devenir nous invite à voir dans le passé un potentiel pour imaginer des futurs (relativement) meilleurs. Ces futurs peuvent être ceux dans lesquels les marginalisés, les minoritaires ont enfin une voix. Ils peuvent être de ceux où la fin du monde est arrivée ou n’arrivera jamais, selon le pessimisme des auteurs et autrices. Puisqu’il existe désormais un devenir-passé, il faut aussi imaginer un devenir-futur ; une posture dans laquelle on se laisse « contaminer » (Deleuze et Guattari, 1980, p. 338) par ces devenirs-minoritaires pour imaginer des futurs alternatifs.

Ces dernières années, voire décennies, le genre de la science-fiction (SF) est de plus en plus saturé par les récits dystopiques, les scénarios catastrophe qu’ils soient écologiques, extraterrestres ou provenant de l’humain lui-même (Carabédian, 2022). Au cinéma, par exemple, que ce soit dans Interstellar qui prédit le manque urgent de ressources pour nourrir l’humanité, ou les films dans lesquels la planète est devenue presque inhabitable comme Snowpiercer ou Blade Runner 2049, le futur, bien que distant, est généralement un point fixe ou un mur dans lequel on va inévitablement s’écraser. Si la SF est efficace pour refléter des enjeux et angoisses contemporains en nous montrant l’après, la nostalgie est mobilisée pour imaginer au mieux des solutions, au pire des alternatives ou des réflexions sur les conséquences et l’urgence du problème.  

La nostalgie ne concerne pas seulement le temps, mais aussi le lieu : elle désigne le désir d’un retour à la terre, et par extension la peur de perdre notre Terre. La série des films Mad Max, par exemple, fait un bon travail pour nous rendre nostalgiques de notre planète actuelle, à travers les ruines de notre propre société dans un monde postapocalyptique. Les ruines sont un symbole de cette représentation du temps, agissent non seulement comme le rappel d’un temps ou d’une civilisation disparue, mais comme une miseengarde envers le spectateur contemporain : « cela pourrait être nous » (Barrois, 2023, p. 36-37). La nostalgie ici ressort de l’expérience de perdre quelque chose que nous aimons, et la force des médias vient de la précision avec laquelle il va nous montrer cette perte ; les ruines et carcasses de véhicules dans Mad Max, les bâtiments abandonnés où la nature a repris ses droits dans The Last of Us ou bien tous les petits objets familiers dans Wall-E. Ces œuvres de SF produisent une nostalgie pour le futur, comprenez un futur qui n’adviendra peut-être jamais, un futur qui nous a été dérobé par – incluant, mais pas limité à – la cupidité des industries à exploiter les ressources naturelles dans Elysium, – à l’agressivité et la violence des humains dans Fallout ou La Planète des Singes.  Tout autant de justifications à la fin du monde pour faire du futur le lieu des angoisses contemporaines liées aux problématiques écologiques, à l’armement, à la disparité sociale, de classe, etc. 

Le devenir-futur que je propose est, comme pour le passé, une occasion de faire du futur non pas le réceptacle d’autant de terreurs, mais le lieu d’émergence de nouvelles possibilités, d’imaginaires différents ; de transformer les inévitables dystopies en utopies radicales, pour reprendre l’expression formulée par la chercheuse et autrice Alice Carabédian (2022). Certains jeux vidéo – le médium du devenir par excellence – proposent d’imaginer des futurs dynamiques, façonnés par l’interaction et l’émergence. Le très récent Frostpunk 2, qui nous présente (pour la troisième fois dans cet article) une Angleterre victorienne alternative dans laquelle une catastrophe écologique a déclenché un nouvel âge de glace sur Terre, est parsemé de ruines de la société préapocalyptique. Le joueur ou la joueuse prend le rôle de l’intendant d’une colonie de survivants, et a pour objectif de reconstruire une société afin de survivre à cette crise écologique. En juxtaposant un cadre historique évoquant des structures sociales et politiques d’antan et la potentielle renaissance de la civilisation, Frostpunk 2 encourage le joueur ou la joueuse à prendre en considération le poids de chaque choix. Le futur est désormais dynamique, construit pas à pas par nos actions, et nous invite à imaginer le futur constamment en devenir et en émergence. 

 

Conclusion

Devenir-passé et devenir-futur ne sont pas simplement des reproductions ou imaginations statiques du passé et du futur, mais des processus dynamiques qui mettent en valeur le potentiel d’imaginer le changement à travers la fiction. La nostalgie, bien plus qu’un simple sentiment parfois jugé comme régressif, est une force créatrice qui peut nous aider à résister, à imaginer, à réclamer. Le devenir ne désigne pas la passivité d’un désir que l’on aurait pour le passé ou le futur, mais bien la recherche active de ce changement, la transformation de ces derniers par l’action et l’imagination. Le devenir nous fait sortir des identités fixes, il combat la reconnaissance (c’est-à-dire les normes imposées par la société, qui décide de reconnaître ou pas des identités et des conformités) (Maniglier in Philosophie Magazine, 2024, p. 17). Le devenir nous permet de combattre des trajectoires déjà décidées ; changer le passé, changer nos identités, corriger nos erreurs et, à terme, peut-être même espérer un futur meilleur.

Bibliographie

Barrois, Q. (2023). De la figuration du passé à l’expérience réflexive du temps: Enjeux esthétiques de la représentation du temps dans Guild Wars 2 (By L. Di Filippo, D. Tuaillon, & R. Cayatte; pp. 35–50). Presses Universitaires de Liège.

Carabédian, A. (2022). Utopie radicale: Par-delà l’imaginaire des cabanes et des ruines. Éditions du Seuil.

Deleuze, G., & Guattari, F. (2009). Mille plateaux. Éd. de Minuit.

Ortoli, S. (2024, 2025). Le sismographe du devenir. Entretien avec Patrice Maniglier. Philosophie Magazine, 63, 13–18.

bottom of page