Reconfigurer les savoirs par la recherche-création : la réflexivité et l'amitié comme processus de (dé)construction
catherine lejeune
En commençant mon parcours académique, j’étais habité·e du grand rêve idéaliste d’aider à rendre le monde meilleur. Rapidement, j’ai pris conscience que le milieu universitaire est dominé par le rationalisme occidental et sa méthode scientifique, ses approches positivistes, où seules les méthodologies quantifiables étaient jugées légitimes. Cette approche rigide, qui rejette d’autres formes de connaissance — les savoirs situés, les perspectives artistiques et incarnées, les visions non occidentales — était en contradiction avec mes valeurs et mes expériences de vie.
Cette dissonance était d’autant plus marquée que mon rapport au savoir s’était construit bien en dehors de ces cadres institutionnels. Issu·e d’une famille peu ou pas éduquée et vivant bien en dessous du seuil de pauvreté, j’ai toujours perçu la connaissance comme une matière vivante, ancrée dans le quotidien, la sensibilité et la communauté. Mes apprentissages se faisaient de façon intuitive, au contact des autres; fondés sur des pratiques de survie et d’adaptation, souvent informelles, mais néanmoins puissantes. En entrant dans le milieu académique, l'incompatibilité entre mon rapport affectif, intuitif et relationnel au savoir et l'approche rigide de l'université, qui ne représentait pas mes expériences, m'a profondément marqué·e. En tant que personne neurodivergente, sans en avoir conscience à l'époque, j'ai dû affronter des obstacles structurels, politiques et socioéconomiques au sein de ce milieu. Malgré mes capacités et ma motivation, ces défis semblaient insurmontables, compliquant encore davantage la poursuite de mes études. Pendant longtemps, j'ai cru que ces difficultés étaient la preuve que je n'étais tout simplement pas fait·e pour l'université.
À cette époque, il aurait été difficile de croire que, dix-sept ans plus tard, ces mêmes obstacles deviendraient le moteur de ma pratique de recherche-création et le feu qui anime mon projet doctoral. Avec le temps, j’ai réalisé combien cette vision exclusive du savoir contribue à écarter des formes de connaissance issues de communautés minoritaires et invisibilisées. Ces savoirs, ancrés dans des expériences vécues et contextuelles, ne sont ni reproductibles en laboratoire ni analysables par des outils statistiques, et restent fréquemment considérés comme peu légitimes par les approches dominantes. Aujourd'hui, mon travail vise à critiquer et déconstruire ces hiérarchies, pour bâtir des cadres de connaissance plus inclusifs où différents types de savoirs, ancrés dans des expériences subjectives et des méthodes axées sur les savoirs situés et l’amitié, ne sont pas seulement acceptés, mais pleinement valorisés. Par ma pratique de recherche-création, je propose ainsi un modèle alternatif de production de savoir, centré sur mes expériences subjectives et sensibles du monde.
La recherche-création comme outil de transformation épistémologique
La recherche-création est une approche hybride et interdisciplinaire qui transcende les frontières traditionnelles entre la recherche universitaire et la pratique artistique (Springgay, 2022, p. 12, 88). Celle-ci permet de générer de nouvelles connaissances et des œuvres en combinant l’analyse critique et la production artistique (Chapman et Sawchuck, 2012, p. 88). Ce type de pratique permet de créer des œuvres-connaissances qui fonctionnent à la fois comme des objets d'art et comme des outils d'investigation scientifique. Dans mon expérience, la création artistique devient un vecteur de recherche, tout comme la recherche nourrit ma pratique de création. Ces deux mouvements se déploient de façon simultanée et indissociable – dans mon travail, aucune frontière ne marque où la recherche ou la création commence et se termine.
Un objectif fondamental de la recherche-création est d'approfondir la compréhension des processus créatifs afin de favoriser l'innovation dans les domaines artistiques, culturels, pédagogiques et scientifiques (Springgay, 2022). Pour cela, elle crée des ponts entre artistes, chercheur·euse·s et publics, facilitant des échanges qui déplacent les frontières traditionnelles du savoir (Chapman et Sawchuck, 2012, p. 10). En remettant en question les hiérarchies qui opposent théorie et pratique, raison et intuition (Loveless, 2019), la recherche-création propose une approche hybride qui dépasse les cadres disciplinaires stricts (Springgay, 2022, p. 12, 88). Ce décloisonnement ne se limite pas à un simple croisement de disciplines : il ouvre des espaces pour redéfinir les catégories traditionnelles du savoir et permettre l’émergence de nouvelles formes de connaissances (Loveless, 2019, p. 8-9). Dans ce sens, la recherche-création devient pour moi un lieu de résistance face aux structures de pouvoir et aux normes établies par le milieu universitaire, en réinventant les modes de production et de transmission du savoir.
La recherche-création est intrinsèquement liée à la pédagogie, même en dehors des contextes académiques, en raison de sa capacité à brouiller les frontières entre la production artistique, le savoir théorique et l'expérimentation (Chapman et Sawchuck, 2012 ; Springgay, 2022). Cette approche génère une pédagogie incarnée, située et participative, où l'art et la recherche se nourrissent mutuellement. Selon Springgay (2022), ce type de pratique rend la transmission des savoirs vivante et accessible grâce à des pratiques affectives et expérientielles, permettant une immersion du public dans les processus créatifs et réflexifs. De ce fait, la recherche-création transforme les formes pédagogiques traditionnelles, en créant des espaces d'apprentissage où l'expérimentation, la collaboration et l'intimité deviennent des leviers essentiels du processus de connaissance. Par exemple, en tant qu'artiste-chercheureuse, je transmets mes connaissances et les résultats de mes recherches à travers des oeuvres, performances, conférences et textes, en facilitant des ateliers, en enseignant et en offrant des services de médiation culturelle pour des publics variés. À mes yeux, faciliter ces différents modes de partage contribue à rendre plus accessibles les connaissances développées dans les milieux artistiques et académiques, souvent perçus comme hermétiques.
Malgré son potentiel, la recherche-création se heurte souvent à un manque de reconnaissance institutionnelle. Cela se traduit par un sous-financement des projets et une intégration difficile au sein des structures universitaires existantes (McNiff, 2016, p. 22-23 ; Loveless, 2019). Elle se confronte donc à un double défi : survivre et se faire reconnaître au sein de structures conservatrices et capitalistes qui, tout en permettant son existence et ses apports, restent des cadres qu’elle tente pourtant de déconstruire.
En dépit de ces obstacles, la recherche-création possède un pouvoir transformateur important (Loveless, 2019 ; Springgay, 2022). Dans mes expériences d’étudiant·e et de chargé·e de cours, la recherche-création offre à l’université la possibilité de créer des environnements d’apprentissage inclusifs et stimulants, où chacun·e est encouragé·e·s à explorer, à expérimenter et à développer sa propre voix. La recherche-création s’engage dans une démarche de déconstruction douce et-ou radicale des cadres épistémologiques traditionnels, invitant à repenser les modes de production du savoir et à créer des espaces pour des formes de connaissance plus justes, éthiques et émancipatrices.
Les savoirs situés : la subjectivité pour (dé)construire
Pour déjouer les modèles traditionnels de recherche – une tâche qui me semble impossible à mon échelle –, j'adopte une approche de la recherche-création qui valorise la subjectivité comme un acte de déconstruction des cadres universitaires normatifs. Dans les paradigmes classiques, il est souvent attendu des chercheur·euse·s qu’iels observent et analysent leurs sujets de manière distante et neutre, pour garantir une prétendue objectivité (Harding, 1998 ; Haraway, 1992). Pourtant, cette quête d’objectivité, en privilégiant les faits mesurables et les récits dominants, risque de réduire les réalités (plus qu’)humaines à des fragments uniformes (Barad, 2007, p. 32). Une telle démarche tend à ignorer la richesse des expériences vécues et des perspectives issues de contextes variés (Spivak, 1988).
À l’inverse, intégrer la subjectivité dans ma démarche de recherche-création représente un acte critique et engagé. En reconnaissant que mes expériences, identités et biais influencent mon rapport au savoir, je déconstruis les prétentions d’universalité inhérentes à de nombreux cadres de production de connaissance. Cette pratique de la subjectivité me permet de m’inscrire dans une épistémologie des savoirs situés, qui met en lumière les connaissances produites à partir de contextes spécifiques et les réalités des personnes qui les façonnent (Haraway, 1992). Elle favorise également une approche réflexive, où mes choix méthodologiques et éthiques sont continuellement interrogés à la lumière de mes positions critiques, de mes valeurs et de mes croyances.
La réflexivité dépasse ici la reconnaissance des biais personnels : elle devient un levier pour engager une transformation des pratiques académiques et artistiques. En mobilisant des cadres queers (Barad, 2007 ; Muñoz, 2009 ; Halberstam, 2011) et décoloniaux (Little Bear, 2009 ; Kite, 2020 ; Lewis et al., 2021), je mets en pratique une subjectivité relationnelle, qui valorise autant les expériences vécues des autres que les miennes. Cette dynamique m'incite à créer des espaces d’échange où les voix marginalisées sont non seulement entendues, mais également centrales à la construction de savoirs communs.
Ainsi, reconnaître la subjectivité dans ma pratique de recherche-création ouvre la voie à une épistémologie militante, où les savoirs scientifiques, artistiques et communautaires se rencontrent.En mêlant expérimentation, collaboration et réflexivité, et en articulant les expériences personnelles au politique, je cherche à développer une compréhension plus inclusive et holistique des enjeux de société qui affectent les êtres (non)vivants.
L’amitié comme méthode de recherche-création
Dans mes projets, l’amitié devient une stratégie essentielle pour redéfinir de nouveaux cadres épistémologiques. J’adhère ici à la vision de Franco Berardi (2008), qui conçoit l’amitié comme une force capable de défier les structures oppressives du capitalisme actuel. En cultivant des communautés fondées sur l’amitié et la solidarité, Berardi propose qu’il soit possible de redéfinir les relations humaines en vue d’une émancipation collective. Cette perspective résonne avec les idées de Gilles Deleuze et Félix Guattari (2013) sur le rhizome et la multiplicité : des configurations non hiérarchiques où les interactions amicales nourrissent des espaces de pensée collective et de résistance créative.
La collaboration et la co-création occupent une place centrale dans ma pratique. En plus de travailler avec mes ami·e·s dans l'élaboration de plusieurs de mes projets, je développe également une pratique de citation qui renforce cette dynamique collective. Lorsque j’écris, je cite souvent mon amie Ceyda Yolgörmez, qui, dans sa thèse, explore la sociologie des machines en proposant que celles-ci ne soient pas simplement perçues comme des instruments au service des désirs humains, mais comme des entités autonomes, porteuses d’une altérité et d’une intériorité propre et résiliente (Yolgörmez, 2023, p. 8). De même, je m’appuie régulièrement sur les textes de mon ami·e Sophie-Anne Bélisle, qui, à travers sa pratique queer de recherche-création, insuffle l’érotisme dans sa relation au monde en reconfigurant les liens entre corps, pensée et expérience sensorielle, tout en redéfinissant les contours de l’érotisme au-delà des cadres conventionnels (Bélisle, 2024, p. 31). Ces apports de ma communauté intellectuelle et affective nourrissent ma démarche doctorale, qui explore la possibilité de liens d’amitié queers avec un robot sexuel, en inscrivant ma réflexion dans une perspective relationnelle, incarnée et radicalement transformative.
En citant mes ami·e·s et les membres de communautés, j’aspire à faire résonner leurs voix et à valoriser leurs perspectives marginalisées. Cette démarche, inspirée par Lauren Fournier (2022), inscrit la relationnalité, la résistance et le soin au coeur de la production théorique-artistique. Elle illustre de manière concrète comment discuter entre ami·e·s en cuisinant peut devenir une méthode de recherche-création, générant des savoirs radicaux en dehors des systèmes traditionnels élitistes. Enfin, cette pratique me permet de me recentrer sur des objectifs plus alignés avec mes aspirations initiales : participer à la création d’un monde meilleur tout en m’émancipant des structures dominantes du milieu académique. Ce processus contribue non seulement à la valorisation de savoirs alternatifs, mais aussi à la construction d’une communauté plus inclusive, où les voix marginalisées se trouvent valorisées.
Conclusion
En intégrant les savoirs situés et l'amitié comme méthode, ma pratique de recherche-création se transforme en un espace dynamique de cohabitation et de partage des affects, des idées et des expériences. Ces relations vont au-delà des frontières identitaires et disciplinaires, incluant l’environnement, les objets et toutes les formes de savoir qui nourrissent mes processus créatifs-théoriques. Dans cette approche, chaque interaction devient une occasion de co-construction, où les voix et perspectives des autres enrichissent ma compréhension du monde, m’ouvrant ainsi à de nouvelles voies de réflexion. Je tiens à souligner l'importance de cultiver des relations interconnectées et émancipatrices, qui remettent en question les hiérarchies et les cadres réducteurs. En célébrant cette pluralité, j'aspire à un avenir où la recherche-création soit reconnue, financée et valorisée institutionnellement comme un acte profondément collaboratif et (dé)constructeur, susceptible d'inspirer d'autres pratiques, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’université. Il s'agit de continuer à créer des espaces pour explorer les multiples facettes des expériences partagées, écouter et apprendre les un·e·s des autres, tout en imaginant des horizons de transformation qui émergent de cette riche interconnexion.
Références
Barad, K. (2007). Meeting the Universe Halfway: Quantum Physics and the Entanglement of Matter and Meaning. Duke University Press.
Berardi, F. (2008). Félix Guattari: Thought, Friendship, and Visionary Cartography. Palgrave Macmillan.
Bélisle, S. A. (2023). Création d'un contre-monument urbain par l'exploration du potentiel émancipateur de l'érotisme dans une pratique artistique micropolitique (Mémoire de maîtrise, Arts visuels et médiatiques). Université du Québec à Montréal.
Chapman, O. et Sawchuck, K. (2012). Research-Creation: Intervention, Analysis and ‘Family Resemblances’. Canadian Journal of Communication, 37, 5-26.
Deleuze, G. et Guattari, F. (2013). Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux. Éditions Minuit.
Fournier, L. (2022). Autotheory as feminist practice in art, writing, and criticism. MIT Press.
Halberstam, J. (2011). The Queer Art of Failure. Duke University Press.
Haraway, D. (1992). The promises of monsters: A regenerative politics for inappropriate/d others. Dans L. Grossberg, C. Nelson, & P. A. Treichler (dir.), Cultural studies (p. 295-337). Routledge.
Harding, S. (1998). Is Science Multicultural? Postcolonialisms, Feminisms, and Epistemologies. Indiana University Press.
Lewis, J. E., Arist, N., Pechawis, A. et Kite, S. (2023). Making Kin with the Machines. Dans Browne, J., Cave, S., Drage, E. et McInerney, K (dir.). Feminist AI. Critical Perspectives on Algorithms, Data, and Intelligent Machines (p. 19-31). Oxford University Press.
Little Bear, L. (2009). Naturalising Indigenous Knowledge. University of Saskatchewan, Aboriginal Education Research Centre; First Nations and Adult Higher Education Consortium.
Loveless, N. (2019). How to Make Art at the End of the World: A Manifesto for Research-Creation. Duke University Press
McNiff, S. (2016). Philosophical and Practical Foundations of Artistic Inquiry. Creating Paradigms, Methods, and Presentations Based in Art. Dans Leavy, P. (ed) Handbook of Arts-Based Research. The Guilford Press.
Muñoz, J. E. (2009). Cruising Utopia: The Then and There of Queer Futurity. NYU Press.
Spivak, G. C. (1988). Subaltern Studies: Deconstructing Historiography. Dans Ranajit Guha et Gayatri Chakravorty Spivak (dir.), Selected Subaltern Studies (p. 3-32). Oxford University Press.

