Littérature et réel : même club de lecture
Berte Séguin
Techniquement, j’étudie la littérature. Ceci dit, mes collègues et moi savons que cet objet n’existe pas, puisque nous n’avons jamais pu nous entendre sur une définition satisfaisante à son endroit. À travers l’histoire, certaines propositions ont fait plus long feu que d’autres; certaines idées ont eu plus de succès que leurs concurrentes, mais c’est à peu près tout. De consensus comparable, disons, au consensus scientifique selon lequel la Terre est une sphère qui tourne sur elle-même dans sa course autour du Soleil, il n’y en a jamais eu en ce qui concerne les textes. « Qu'est-ce que la littérature ? » est une question en apparence irrésoluble.
Cela vient sans doute du fait que, contrairement aux phénomènes astronomiques et malgré les milliers de kilomètres de rayons de livres que contiennent les bibliothèques du monde, la littérature n’est pas un objet observable. Lorsqu’on ouvre un volume, c’est toujours à une abstraction que nous avons affaire – qu’il s’agisse d’un roman de Virginia Woolf, d’un traité de philosophie mystique du moyen-âge, d’un rapport financier trimestriel ou d’un manuel d’utilisation de taille-bordure. L’écriture est un amalgame de signes arbitraires qu’il nous faut déchiffrer en les investissant subjectivement pour en comprendre le sens.
En pratique donc, il est impossible que nous puissions nous entendre sur une interprétation exacte des textes que nous lisons. Deux personnes aux affinités similaires liront le même livre sans jamais en déchiffrer le même sens (Eco, 1979, 1992). C’est ce qui rend les clubs de lecture si stimulants : on s’y rencontre pour parler des œuvres en célébrant et en appréciant la diversité des univers qu’elles engendrent dans l’esprit des autres. Il est même possible, paradoxalement, d’entretenir une conversation à propos d’une œuvre que l’on n’a pas lue, pour peu que l’on connaisse son contexte, le sujet qu’elle aborde ou les débats qu’elle a suscité (Bayard, 2007). Pour le dire simplement : la littérature est un objet imaginaire.
Or, quand j’annonce aux gens que j’étudie un tel objet, ne suis-je pas, dans une certaine mesure, en train de l’inventer moi-même, en train de le construire selon mes besoins, en train de le feindre ? Quelle connaissance puis-je tirer d’un objet imaginaire ?
Imaginaire de la fiction
Pour tenter de répondre à cette question, j’aimerais en passer par le débat entourant un concept d’importance primordiale pour qui poursuit des études littéraires et auquel les verbes « inventer » et « feindre » renvoient : le concept de fiction. On s’entend généralement pour dire que les fictions, « produits traditionnels de l’imaginaire » (Schaeffer, 1999, p. 7), sont des représentations du monde que le public reconnaît comme créations ludiques et qui s’opposent ainsi aux reproductions « authentiques », véritables et non imitées. Sur le plan épistémologique, on tend à les craindre, parce que si l’on ne dispose pas des compétences suffisantes pour identifier leur statut de productions artificielles, elles risquent de brouiller, par contamination, la connaissance de la réalité (argument que Platon invoque dans La République).
C’est qu’à la différence du discours non fictionnel, la fiction ne traite pas de « comment les choses arrivent, l’une après l’autre, dans leur particularité » (Rancière, 2017, p. 7), en portant la plus grande attention à la chaîne de causalités dont elles sont constituées. Elle agence plutôt des propositions à l’aune du seul principe de vraisemblance. C’est-à-dire que, contrairement aux discours traditionnels de la science et de l’histoire qui cherchent à connaître la vérité « objective » et « raisonnable » des événements, la fiction, elle, ne s’intéresse qu’à « comment les choses en général peuvent arriver » (Rancière, 2017, p. 7, l’italique est de l’auteur) – qu’à la seule dimension du possible (ce qui relève de la fabulation).
Il est possible, par exemple, qu’une armée d’extra-terrestres débarque pour coloniser la Terre, mais que – manque de chance – la composition de son atmosphère s’avère toxique pour elle (possibilité envisagée par Wells, 2005). Il est, de même, possible qu’un jeune adolescent soit épris d’une passion dévorante pour la fille d’une aristocratie rivale, que cette dernière le lui rende bien, et qu’ultimement cet amour interdit finisse par causer leur perte (possibilité songée par Shakespeare, 2011). Mais ces deux histoires ont contre elles de n’être pas spécifiquement vérifiables, de ne référer en rien à la réalité empirique. On dira ainsi qu’elles sont vraisemblables, mais pas qu’elles sont vraies. On dira qu’elles sont crédibles, mais pas qu’elles sont réelles. C’est que bien qu’elles mobilisent un cadre représentationnel ayant toujours plus ou moins l’apparence de la réalité, elles ne renvoient concrètement à aucun fait historique précis.
C’est là une constante qu’on ne peut éviter, quand on cherche à comprendre la fiction : qu’on la conçoive comme une représentation mimétique à visée cathartique (Aristote, 2014), comme un impératif cognitif à la réception de certaines structures discursives logiquement impossibles dans un contexte réaliste (Cohn, 2001), ou comme une nécessité de l’existence des faits (Lavocat, 2016), sa définition est toujours différentielle. La fiction n’est jamais le réel.
Insignifiance du réel
Concevoir la fiction comme ce qui diffère de la réalité, en attribuant à la première le caractère d’une imitation vraisemblable de la seconde, n’est-il pas un non-sens au regard de l’évidence qu’il n’existe pas de consensus définitionnel de la seconde ? C’est que – il n’est pas importun de le rappeler – si l’on n’a jamais pu s’accorder sur ce qu’est la littérature, cet objet imaginaire dynamisé par la fiction, on n’a jamais pu non plus s’entendre sur ce qu’est le réel. Or, puisque l’expérience nous enseigne que l’imagination se fonde sur la réalité pour produire ses constructions et que, d’un autre côté, la réalité nous resterait opaque sans les processus imaginatifs qui nous servent à l’appréhender (Schaeffer, 2020), ne sombre-t-on pas dans le pléonasme en caractérisant la fiction comme s’opposant à la réalité et la réalité comme s’opposant à la fiction ? Y a-t-il une différence entre la vie et la littérature ?
Le philosophe Clément Rosset répond qu’il n’est effectivement « rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel » (2018, p. 7). Bien que la réalité soit une évidence qui s’impose, nous demeurons néanmoins dans l’impossibilité d’asserter quoi que ce soit à son sujet, parce que sa caractéristique fondamentale est l’insignifiance, le fait de ne rien signifier, nous dit le philosophe (1977).
Sa conception s’appuie sur deux principes logiques inhérents à la dialectique du hasard et de la nécessité. Le premier, en apparence banal, est que toute réalité est nécessairement déterminée (car il est indéniable qu’elle est ce qu’elle est, là, admise autour de nous, telle que nous la vivons et telle que nous en faisons l’expérience). Pour le dire en termes simples, il est raisonnablement impossible de nier que le réel existe comme il existe et que nous en faisons partie.
Le second principe n’est pas aussi évident, mais il est à mon sens tout aussi implacable : toute réalité est nécessairement quelconque.
En effet, la détermination nécessaire est en même temps une marque du fortuit : elle n’est pas nécessaire en ce qu’elle est ceci et non cela, ni en ce qu’elle est ceci ou cela, mais en ce qu’elle ne peut échapper à la nécessité d’être quelque chose, c’est-à-dire d’être quelconque. Or, toute réalité étant également et nécessairement déterminée, elle est aussi également et nécessairement quelconque (Rosset, 1977, p. 15).
En résumé, pour Rosset, puisque le réel existe, il est nécessaire qu’il existe d’une certaine façon. Mais cette nécessité jette un doute sur notre certitude quant au sens que nous pouvons lui conférer. Car dire que le réel se trouve dans la nécessité d’exister d’une certaine manière de toute façon, c’est devoir prendre en compte qu’il aurait forcément pu être autrement et donc de mettre en question le statut du sens que nous lui accordons habituellement.
Rosset conclut ainsi que les explications et les interprétations que nous donnons de la réalité, les prédictions que nous émettons à son endroit, le savoir que nous pensons détenir à son sujet, ne sont que des inventions qui ne se « collent » jamais totalement à leur objet. Ainsi, tout comme les œuvres littéraires, le réel s’avère de facto différent pour chaque personne qui en fait l’expérience. Il n’est, en cela, aucunement différent d’une œuvre littéraire dont l’interprétation est partagée dans le cadre d’un immense club de lecture.
En voulant rendre compte du réel (et de ce que nous faisons dans la vie de tous les jours), nous ne cessons de produire des fictions, des sophistications intellectuelles – ce que Rosset appelle des doubles – afin de nous ménager une prise à travers son insignifiance. Le philosophe écrit : « en lieu et place de l’insignifiance du fait se profile une signification imaginaire qui donne généralement son air faussement “normal” au cours des choses » (1977, p. 40, je souligne).
La littérature et le réel
Nous pouvons donc tirer des conclusions de Rosset qu’opposer la fiction au réel est improductif sur le plan de la connaissance. En effet, puisque le sens que nous attribuons à notre expérience de la réalité consiste à combler l’insignifiance par la production imaginaire de sens, on ne peut pas dire que les représentations de la fiction et de la réalité diffèrent sur le plan épistémologique – « malgré leur différence de statut pragmatique, le récit factuel et le récit de fiction exploitent fondamentalement les mêmes ressources cognitives » (Schaeffer, 2020, p. 154). Il s’agit, concrètement, d’un seul et même usage de l’imaginaire. Les connaissances fondées dans la fiction nous permettent de rendre compte de nos expériences quotidiennes, qui, en retour, orientent nos déchiffrements de l’imaginaire.
En fin de compte, dire que j’étudie un objet qui n’existe pas, un objet qui n’aura jamais de définition, ne consiste pas en une pure feintise ou une pure invention. En reconduisant l’objet imaginaire qu’est la littérature, j’invite en fait les autres à prendre part à son déchiffrement, et par extension à façonner l’imaginaire du réel que nous partageons.
Bibliographie
Aristote. (2014). Poétique (18e éd.). Librairie Générale Française.
Bayard, P. (2007). Comment parler des livres que l’on n’a pas lus?. Éditions de Minuit.
Cohn, D. (2001). Le propre de la fiction. Éditions du Seuil.
Eco, U. (1979). Lector in fabula. Grasset.
________. (1992). Les limites de l’interprétation. Grasset & Fasquelle.
Lavocat, F. (2016). Fait et fiction : Pour une frontière. Éditions du Seuil.
Platon (1963). La République. Gonthier.
Rancière, J. (2017). Les bords de la fiction. Éditions du Seuil.
Rosset, C. (1985). L'objet singulier. Éditions de Minuit.
________. (2003). Le réel : Traité de l’idiotie. Éditions de Minuit.
________. (2018). Le réel et son double : Essai sur l’illusion. Gallimard.
Schaeffer, J.-M. (1999). Pourquoi la fiction? Éditions du Seuil.
________. (2020). Les troubles du récit : Pour une nouvelle approche des processus narratifs. Éditions Thierry Marchaisse.
Shakespeare, W. (2011). Roméo et Juliette (O. Py, Trad). Actes Sud-Papiers.
Wells, H. G. (2005). La guerre des mondes (H. D. Davray, Trad.). Mercure de France.

