Le sourd oraliste du XXIè siècle : un destructeur de normes
Analyse du titre de l’essai de Thomas Arella
Victoire Bajard
Thomas Arella, avec son essai de 2019 ayant pour titre « Le sourd oraliste du XXIe siècle : un destructeur de normes », a nommé la diversité de la surdité et a rappelé l’histoire des personnes sourdes oralisantes, souvent invisibilisées. Ce titre soulève une question intrigante : pourquoi l’oralisation des sourd·e·s est-elle perçue comme une remise en question des normes établies ? Et surtout, de quelles normes parle-t-on ?
(Dé)construire les normes sourdes ?
Considérons d'abord ce titre évocateur et provocateur, et examinons les normes associées. Il existe deux types de normes dans le domaine de la surdité : une dominante, celle des personnes entendantes, et une minoritaire, celle des personnes sourdes. Ce contraste est particulièrement évident lorsqu'on évoque les notions de « monde des entendants » et de « monde des sourds », qui sont fondamentalement définies par leurs systèmes de communication différents : la parole et la langue des signes. On parle ici de ce que Schmitt, doctorant en anthropologie et spécialiste des Deaf Studies, ou les études sourdes, appelle une « double synthèse des représentations collectives sourdes » (2012, p. 204). Il n’existerait donc pas une norme unique, mais bien deux : être sourd et être entendant. Le terme « sourdisme » désigne précisément cette altérité culturelle, linguistique et communicationnelle, telle qu’elle est perçue par les personnes sourdes elles-mêmes (Schmitt, 2012).
Cette distinction entre les deux normes, la majoritaire et la minoritaire, peut sembler paradoxale, car elle réduit la surdité à une vision restreinte : une personne sourde connaît automatiquement la langue des signes. Pas toujours. Il faut savoir que 90 % des enfants sourds ont des parents entendants (Bedoin, 2018, p.66). La culture sourde a une spécificité au niveau du mode de transmission culturelle. Habituellement, la transmission culturelle se fait à la « verticale » : les parents et la famille transmettent leurs cultures aux enfants. Dans le cas de la culture sourde, elle se transmet à l’horizontale, c’est-à-dire par des rencontres et par l’immersion dans les multiples communautés sourdes (Bedoin, 2018).
Et qu’en est-il des personnes qualifiées de « malentendantes » ?
Le terme « malentendant » est ambigu et non consensuel dans la communauté sourde. Selon l’Association des Sourds du Canada (2015), il s’agit d’une personne dont la déficience auditive varie de légère à sévère et qui communique principalement par la parole. Il est à la fois un terme médical et une définition sociologique. Certaines personnes qui ne se considèrent ni comme complètement sourdes ni comme entendantes utilisent cette dénomination. Toutefois, ce terme est plutôt perçu négativement, car, s’il est décomposé, il donne l'impression d’une déficience, comme si une personne « entend mal », ce qui induit un jugement sur la fonctionnalité de son audition.
Revenons au titre de l’essai. Le terme « sourds oralistes » pourrait désigner les personnes malentendantes qui parlent. Cependant, ce n’est pas le cas. En effet, les progrès technologiques, notamment grâce aux appareils auditifs et aux implants cochléaires, ont conduit à une diversification des profils des personnes sourdes. Désormais, employer l’expression « personne sourde et muette » est complètement obsolète. Ainsi, la mention de « destructeur de normes » dans le titre prend tout son sens : les sourds oralistes remettent en question les stéréotypes du « sourd muet » en privilégiant l’usage de la parole. Cependant, ces évolutions ont permis l’émergence de catégories telles que « bon ou mauvais sourd » (Arella, 2019, p. 13), désignant une certaine forme d’élitisme dans les communautés sourdes : les sourd·e·s signant·e·s sont de « bon·ne·s sourd·e·s » et les sourd·e·s oralisant·e·s, « les faux-sourds » (expression encore actuelle de nos jours), entraînant alors des clivages.
S/sourd·e·s ? Comment écrire ?
Véro Leduc, première professeure d’université sourde au Québec mentionne, dans son projet de thèse, l’existence d’un véritable kaléidoscope identitaire au sein de la communauté sourde, où les identifications varient en fonction du mode de communication adopté (2017). Par exemple, une personne sourde qui signe sera identifiée comme « sourde signante ». Si elle parle, on parlera de « sourde oralisante ». Si elle maîtrise à la fois la langue des signes et la parole, on la qualifiera de « bilingue ». Il existe aussi, plus rarement, des personnes sourdes qui utilisent le LPC, un système de lecture labiale codée, qui repose sur des signes visuels pour désigner l’ouverture de la bouche. Ce système permet de distinguer des sons comme « pain » et « bain » en fonction du mouvement des lèvres.
L’écriture de « sourd » avec un S majuscule ou minuscule est un autre exemple de la complexité des représentations de la surdité. Le S majuscule renvoie à une appartenance culturelle, tandis que le s minuscule fait référence à un diagnostic médical. Bien que cette distinction puisse être vue comme une forme d'écriture inclusive, elle présente un problème du point de vue de l'intersectionnalité, comme le souligne Ruiz (2013) dans Leduc (2015), qui affirme qu’elle :
Mais Ruiz a retiré ce terme, le considérant « très anti-intersectionnel »* puisqu’il ne mobilise qu’une seule identité malgré l’astérisque (Sourd), soulignant que l’utilisation de l’acronyme DDBDDHH (D/deaf, Deaf-Blind, Deaf Disabled et Hard of Hearing) est plus conséquent avec la visée de représentativité (Ruiz, 2015). Certain-es auteur-es utilisent plutôt l’acronyme D/HH ou DHH pour désigner les Sourd-es ainsi que les personnes sourdes et malentendantes (hard of hearing). Leduc, 2017, p. 35.
Ainsi, il n’existe pas de consensus sur l’écriture des termes liés à la surdité. Il est donc important de considérer la perspective intersectionnelle pour représenter au mieux la diversité des expériences de la surdité.
La perte auditive ou le gain sourd ?
James Tabery, professeur de philosophie à l'Université de l'Utah, est spécialisé dans l'éthique médicale et l’histoire des sciences et de la médecine. Il se concentre notamment sur l'impact de la génétique, la désinformation médicale et les eugénismes historiques. Dans l’ouvrage de Bauman et al. (2014), il co-écrit un chapitre mettant en lumière les efforts de la communauté sourde pour se défaire de la notion de « perte auditive ». Il reprend ainsi le concept de « Deaf Gain », introduit par Bauman et Murray en 2009, selon lequel les personnes sourdes ne voient pas leur surdité comme une perte, mais comme un « gain », en soulignant les avantages uniques qu'elle offre, comme la langue des signes, qui permet de communiquer à distance, par exemple, lorsque deux personnes sont séparées par un trottoir ou une vitre. Cela offre une nouvelle perspective de déconstruction de la normativité sourde et de la déficience auditive.
Et pour conclure ?
Par le titre de l’essai de Thomas Arella, nous avons pu explorer la (dé)construction des normes autour de la surdité, en remettant en question les stéréotypes liés à la communication des personnes sourdes. En choisissant l'oralisation, les sourds oralistes défient les normes établies, illustrant la diversité des parcours au sein de la communauté sourde et invitent à repenser les catégories rigides pour mieux reconnaître la pluralité des identités sourdes et leur expression. Avant de terminer, en lisant un mémoire de maîtrise en anthropologie par Jack Akira Sukimot (2019), une autre conceptualisation intéressante a été partagée :
L'une des incursions les plus prometteuses dans ce domaine réside dans la conceptualisation de McIlroy et Storbeck du « DeaF », défini comme une identité agissant comme un espace culturel dans lequel les individus d/Deaf/HoH sont en mesure de faire la transition entre les communautés sourdes et entendantes dont ils font partie. Leur capacité à revendiquer leur appartenance personnelle aux deux communautés témoigne d'une utilisation fluide (d'où le F majuscule) de l'identité qui permet à l'individu de passer d'une communauté à l'autre quand il le souhaite. (McIlroy and Storbeck 201, p.497).
Ayant eu l’occasion de discuter avec Véro Leduc de ce concept, nous avons trouvé pertinent de réfléchir à une notion similaire en français, utilisant le terme « sourD » avec un D majuscule pour la « Diversité ». Cette écriture permettrait à la fois de représenter la diversité des identités sourdes et de souligner l’importance de l’intersectionnalité dans la construction de ces identités.
Bibliographie :
Arella, T. (2019). Le sourd oraliste du XXIe siècle : Un destructeur de normes.
Bauman, H-Dirksen L. et Joseph J. Murray. 2014. Deaf Gain. Raising the Stakes for Human Diversity. University of Minnesota Press.
Canadian Association of the Deaf - Association des Sourds du Canada. La terminologie (révisé le 4 août 2022). https://cad-asc.ca/fr/notre-travail/la-terminologie/
Bedoin, D. (2018). Sociologie du monde des sourds. La Découverte.
Ladd, P. (2003). Understanding Deaf Culture: In Search of Deafhood. Multingual Matters LTD.
Leduc, V. (2015). C’est tombé dans l’oreille d’une Sourde : la sourditude par la bande dessignée [Thèse, Université de Montréal]. http://hdl.handle.net/1866/18443
Sukimoto, J. A. (2019). d/Deaf Borderlands: Understanding Identity and Multicultural Experience across the Spectrum of d/Deafness [Thèse, California State University]. https://www.proquest.com/docview/2344719935
