La Palestine de Téta
Juliette Héloua Lavallée
Je m’appelle Juliette. Je suis étudiante au doctorat en communication à l’UQAM. Outre ma passion pour la recherche, j’ai toujours aimé écrire des histoires fantastiques. J’ai d’ailleurs fait un certificat en scénarisation en 2018 pour combler mes envies constantes d’écrire de la fiction. Durant mon enfance, les héroïnes de mes textes étaient souvent persécutées par les dirigeant·es et avaient comme mission de libérer la population. J’ai eu une longue période de fascination pour les dystopies. C’est à l’adolescence que j’ai su que ma grand-mère était née en Palestine et non en Égypte comme le reste de ma famille. Elle m’a raconté les horreurs de la guerre. La fuite en pleine nuit. Les camps de concentration. Les dystopies existent dans le monde réel.
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Les médias traditionnels construisent les discours sur le massacre palestinien qui se produit actuellement : « Manifestation pro-Palestine à Montréal | « Honteux », dit Legault » (Marie-Eve Morasse, 2023). Honteux ? « La question palestinienne divise les campus universitaires américains » (Azeb Wolde-Giorghis, 2024). Divise ? Pourquoi ? Sur les réseaux sociaux, les voix pro-Palestine sont plus fortes. On voit des images terribles. J’ai peur. J’ai mal. Je tremble. Mes études universitaires m’ont peut-être rendu trop pessimiste. Quand j’observe les représentations médiatiques de la Palestine ou d’Israël, j’ai peur que le combat soit déjà perdu. Les titres que je vous ai nommés le montrent bien ; les médias ont une capacité exceptionnelle de façonner les réalités et transmettent des idéologies. J’aurais pu faire une analyse des discours médiatiques entourant la guerre actuelle comme l’université m’a appris à le faire. Mais ça changerait quoi ? Qui suis-je vraiment pour prendre la parole ?
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Si les médias ont la capacité de construire une vision du monde, j’ai envie de moi aussi (dé)construire notre regard sur ce fameux « conflit » israélo-palestinien. J’ai envie de donner la parole à ma grand-mère, ma téta. En 2018, lors de mon fameux certificat en scénarisation, j’ai tenu des entrevues avec ma grand-mère sur son expérience de l’immigration forcée. Je sentais que le temps pressait et qu’il fallait que je conserve ses souvenirs. J’ai écrit un scénario basé sur sa vie qui n’a jamais été lu. C’était notre secret à elle et moi. Téta nous a quittés cette année. Son départ ravive en moi le besoin de raconter son histoire et, par le fait même, raconter l’histoire de milliers de Palestiniens qui ont été forcés de fuir en 1948. Le court scénario que vous vous apprêtez à lire est un extrait du texte que j’ai écrit et relate l’expérience de ma grand-mère lorsqu’elle a dû fuir la Palestine à l’âge de 9 ans. La plupart des dialogues de ma téta au temps présent ont été repris mot pour mot des entrevues que j’ai tenues avec elle. Ce texte, pour moi, c’est une façon de déconstruire le dialogue ambiant sur le génocide palestinien. Adopter une approche créative et non « proprement » académique est également une façon d’approcher cet enjeu sous une nouvelle perspective ; de déconstruire les attentes ou les normes du milieu de la recherche. Finalement, ce scénario s’inscrit dans une visée militante ; dans un désir de redonner la parole à des gens qui ne l’ont plus actuellement. En somme, ce scénario comme vecteur de récit s'inscrit, selon moi, dans l’épistémologie du point de vue situé (Harding, 2009) puisque je considère que ma téta a une perspective importante à considérer; un avantage même, à produire de la connaissance sur le sujet : « In hierarchically organized societies, the daily activities and experiences of oppressed groups enable insights about how the society functions that are not available—or at least not easily available—from the perspective of dominant-group activity » (Harding, 2009, p.194). Merci téta pour tous les sacrifices que tu as fait; je te donne la parole.
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1 INT. MAISON DE NORMA À MONTRÉAL. CUISINE. PRÉSENT. -JOUR-
Des mains manipulent avec assurance de la farce. Elles roulent agilement des feuilles de vigne. D'un coup, les mains s'immobilisent. Il s'agit des mains de NORMA (80 ans). Ses mains tremblent et son regard semble perdu. Elle tente de rouler une nouvelle feuille de vigne sans succès.
Un bruit sourd se transforme en son de bombe.
2 INT. MAISON DE NORMA EN PALESTINE. CUISINE. 1948. -JOUR-
Le son de bombe se termine. Des mains (ALYA) placent sur la table un grand plat de feuilles de vigne.
ALYA
"FADALOU" (À table)
ALYA GHOSSEIN (30 ans) sourit en regardant NORMA (9 ans), CHOUCRI (5 ans) et DORIS (2 mois) assis à table, prêts à attaquer le plat. RIZKALLA (40 ANS) entre calmement dans la cuisine, le visage dur.
RIZKALLA
La déclaration d'établissement de l'État d'Israël a été prononcée.
NORMA
"FADALOU" papa!
ALYA ne bouge pas et fixe RIZKALLA. Les enfants se retournent vers ALYA qui sort de sa transe.
ALYA
Mangez ! Mangez ! Avant que ce ne soit froid.
NORMA et CHOUCRI commencent à se servir. ALYA s'assoit à table en continuant de fixer RIZKALLA.
3 INT.MAISON DE NORMA EN PALESTINE. CHAMBRE DE NORMA. 1948. -NUIT-
ALYA réveille NORMA. ALYA semble apeurée.
ALYA
Norma! "Yallah" (Allez)! On doit partir maintenant. Habille-toi.
NORMA s’assoit sur son lit et se frotte les yeux. Elle voit CHOUCRI habillé dans le corridor qui tient DORIS.
4 EXT. BATEAU. 1948. -NUIT-
NORMA et sa famille sont sur un bateau assez rustique. ALYA tient DORIS qui est enroulée dans une couverture. RIZKALLA pleure et tient fermement la main de Norma et Choucri. Le bateau est plein à craquer. La peur se lit dans les yeux de tous.
JULIETTE (VO)
Est-ce que tu comprenais pourquoi vous partiez?
NORMA (VO)
Je ne crois pas. Ma mère nous a expliqué que des gens voulaient nous tuer; qu'on devait partir habiter avec notre tante.
5 EXT. BATEAU. 1948. -NUIT-
Le bateau atteint la côte du Liban. La police escorte les réfugiés.
6 INT. MAISON DE TANTE SUSIE AU LIBAN. 1948. -JOUR-
NORMA et sa famille sont assises dans le salon de tante SUSIE (37 ans) et prennent du thé. ALYA et RIZKALLA semblent épuisés alors que CHOUCRI et NORMA jouent avec leurs cousins.
NORMA (VO)
Nous, les enfants, étions contents de retrouver nos cousins et cousines qu’on voyait d’habitude en vacances.
JULIETTE (VO)
Tu ne t'ennuyais pas de la Palestine? De ta maison?
7 INT. MAISON DE TANTE SUSIE. SALON. 1948. -SOIR-
RIZKALLA rentre dans le salon les larmes aux yeux. NORMA et CHOUCRI dessinent au sol avec leurs cousins alors qu'ALYA coud sur le divan.
RIZKALLA
Plus rien! La maison…
ALYA se lève d'un coup et prend les mains de RIZKALLA.
ALYA
Oh non!
RIZKALLA prend ALYA dans ses bras.
RIZKALLA
Je suis tellement désolé. J'aurais dû rester pour garder la maison.
ALYA
Ne dis pas de bêtises. Tu serais… (ALYA remarque que les enfants les regardent) Il fallait partir.
SUSIE entre dans le salon, un linge à vaisselle dans une main et une assiette vide dans l'autre.
SUSIE
Que se passe-t-il?
RIZKALLA
La maison a été pillée. Complètement.
CHOUCRI
Ça veut dire quoi pillé, maman?
ALYA regarde RIZKALLA qui fond à nouveau en larme. Les enfants se lèvent et vont se coller à leur père pour le consoler. NORMA verse quelques larmes. Elle comprend.
ALYA
Ça suffit, tout le monde. Notre vie est ici maintenant. Nous sommes chanceux d'avoir été accueillis à bras ouverts.
NORMA (VO)
Au retour de mon père de Palestine, on n’avait plus le droit de parler ni de la Palestine ni de nos ami(e)s là-bas.
8 INT. MAISON DE NORMA À MONTRÉAL. PRÉSENT -JOUR-
Norma (80 ans) tente de rouler une nouvelle feuille de vigne sans succès. Alors qu'elle est figée, Juliette (16 ans) qui est assise de l'autre côté de la table la regarde, amusée.
JULIETTE
Téta?
NORMA sort de sa tête et sourit à JULIETTE. JULIETTE sourit.
JULIETTE
Tu étais dans la lune?
NORMA
Oui.
JULIETTE se remet à rouler des feuilles de vigne en souriant. NORMA l'observe un peu puis se remet à l'aider. JULIETTE arrête et serre les lèvres.
JULIETTE
Est-ce que c’est pour ça que tu ne m’as jamais parlé de la Palestine? Parce que téta Alya t’avait dit d’oublier?
NORMA
Je ne sais pas. Après le Liban, nous avons enfin pu immigrer en Égypte et c’est là que j’ai rencontré Gueddo. J’ai eu Élie et ta maman. Ma vie semble commencer là dans mes souvenirs.
JULIETTE
Mais vous avez fini par devoir fuir l’Égypte également. Un deuxième deuil.
NORMA
Le 4 juin 1964. Nous sommes partis pour le Canada et c’est là… Ici que j’ai eu Carine et Brigitte… Tu sais, nous avons eu une belle vie, grâce à Dieu. C’était une grande aventure qui s’est bien terminée.
JULIETTE
En tout cas, Téta, moi je me sens en Palestine ET en Égypte quand je suis avec toi. Un jour peut-être on ira ensemble visiter tes anciennes maisons.
NORMA
Je crois que je préfère les souvenirs… Mais en tout cas, tu roules tes feuilles de vigne comme une VRAIE palestinienne.
JULIETTE, le regard pétillant, tend une feuille de vigne roulée à NORMA. NORMA approuve d’un signe de tête. Les deux sourient.
FIN
Bibliographie
Harding, S. (2009). Standpoint theories: productively controversial. Hypatia, 24(4), 192–200.
Morasse, M. (2023). « Manifestation pro-Palestine à Montréal « Honteux », dit Legault », La Presse, Récupéré sur : https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2023-10-10/manifestation-pro-palestine-a-montreal/honteux-dit-legault.php
Wolde-Giorghis, A. (2024). « La question palestinienne divise les campus universitaires américains », Radio-Canada, Récupéré sur: https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2069951/question-palestinienne-division-campus-universitaires-etats-unis

