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Échelles de perception et
de pensée

En examinant une photographie urbaine prise la nuit, on remarque des traînées lumineuses imprimées par les phares des voitures. Sur les clichés dont le temps d’exposition s’étend sur des minutes, si plusieurs véhicules traversent le cadre de l’image, les lignes tendent à se surimposer sur des parcours spécifiques, exprimant la régularité de la trajectoire des phares des voitures, dictée par le tracé de la rue et sa signalisation. Ces contractions temporelles que recueillent les longues expositions photographiques nous permettent d’entrevoir des concordances, des patrons, qui se situent au-delà du seuil de notre perception. Plus l’échelle de temps qui est donnée à voir de façon simultanée sur l’image est importante, plus il est possible de distinguer des phénomènes dont les rythmes échappent à nos sens par leur amplitude.

Le photographe Michael Wesely a conçu une technique permettant de prendre des clichés en exposant ses photos sur plusieurs mois : jour et nuit, la lumière est recueillie par l’appareil. Dans sa série documentant la restauration du Museum of Modern Art (MoMA), les traînées lumineuses des voitures forment des masses denses, mais moins contrastées que sur les photos de nuit, car le fond sur lequel elles se dégagent (l’asphalte de la rue, le ciment des trottoirs) est éclairé au cours de la durée d’exposition. Des tracés en forme de « S » au bord des rues expriment la chorégraphie précise du stationnement en parallèle. Les images de Wesely rendent aussi perceptible le passage des saisons à travers des raccourcis, comme les arcs parallèles que trace le soleil dans le ciel ou le feuillage des arbres dont les contours flous et la faible opacité compriment les cycles en un seul état. Curieusement, il existe une lacune importante sur les clichés de Wesely, une carence déjà notée sur les premiers clichés urbains de Louis Daguerre : les rues sont désertes1(16). L’humain brille par son absence. Ou plutôt, s’il avait brillé ou était resté en place assez longtemps, il aurait pu inscrire son empreinte ; or sa mobilité et son opacité l’ont réduit à la transparence. Parmi les daguerréotypes de 1838, on compte une exception sur le Boulevard du Temple, à Paris. On distingue une personne grâce à son immobilité : elle a gardé la pose pendant qu’on cirait ses chaussures, permettant à sa silhouette d’être fixée au cours des nombreuses minutes d’impression lumineuse2(49). Dans le cas des durées d’exposition de Wesely, qui se comptent en mois et années, impossible de capter des figures humaines : les rythmes de leurs mouvements se trouvent en deçà de ce qui sera préservé sur l’image.

Daguerre, Louis. (1838). Boulevard du Temple, Paris, 3ème arrondissement. [Daguerréotype] Récupéré de http://bit.ly/1M3B8fC
Wesely, Michael. (2004). 9 August 2001-7 June 2004 The Museum of Modern Art, New York [Photographie] Récupéré de http://mo.ma/2qdi91U

Si la photographie permet d’effectuer des macroscopies temporelles (du grec makros : « long, grand » et –skopos, -skopia, skopein : « observer, examiner »), elle permet aussi d’accéder à des rythmes se trouvant sous notre seuil perceptuel. Un exemple classique de microscopie temporelle est la séquence du cheval au galop prise par la série de caméras d’Eadweard Muybridge, exercice motivé précisément par la volonté de rendre manifeste un moment de la course qui échappe à la perception : l’instant où le cheval ne touche plus au sol.

Muybridge, Eadweard. (1878). The Horse in Motion [Séquence photographique]. Récupérée de http://bit.ly/1W6YZoy

Le philosophe John Dewey, abordant la question des déterminations spatiales et temporelles dans sa théorie de l’enquête, remarque qu’une montagne peut être un symbole de permanence pour le profane alors que, pour le géologue, elle est l’étape d’un cycle impliquant naissance, croissance, délabrement, puis mort3(220-223). Le développement de la géologie, par la capacité qu’elle donne de dépasser l’échelle de notre perception temporelle, a eu un rôle dans l’élaboration de la théorie de l’évolution de Charles Darwin. Dans son ouvrage Charles Darwin, Geologist4 , Sandra Herbert décrit l’influence que le développement de la géologie au cours du 19e siècle a eue sur Darwin. Les 3 volumes de Principles of Geology de Charles Lyell, que Darwin a lus durant son séjour à bord du Beagle, mettent en cause l’effet des cycles longs dans les processus ayant façonné la croûte terrestre. Lyell a contribué au principe de l’uniformitarisme en géologie, une théorie postulant que les mécanismes ayant donné lieu au panorama géographique actuel sont toujours en cours. Cette posture s’oppose au catastrophisme qui explique les formations terrestres à l’aide de cataclysmes soudains4(70;186-187). L’uniformitarisme implique un âge beaucoup plus important pour la croûte terrestre, car si des phénomènes comme les tremblements de terre nous sont accessibles par l’expérience, cette théorie considère que les principaux agents de transformation sont des processus comme l’érosion, dont la lenteur nécessite des périodes très longues pour donner lieu à des changements significatifs. Cette implication, jumelée à une révision à la hausse de l’âge estimé de la terre grâce au développement de la géologie, a permis de penser en termes de changements graduels, un contexte dans lequel Darwin et Alfred Wallace vont ébaucher, en parallèle, la théorie de la sélection naturelle4(349).

Darwin, Charles R. (1846). Geological observations on South America. Being the third part of the geology of the voyage of the Beagle, under the command of Capt. Fitzroy, R.N. during the years 1832 to 1836 [Dessins]. Récupéré de http://bit.ly/2pJfM3W

Dewey, lors d’une conférence célébrant les 50 ans de la publication de L’Origine des espèces, rappelle l’importance qu’a eu Lyell dans le parcours intellectuel de Darwin, et note que « L’expérience humaine est changeante, de sorte que les ressources de la perception sensible et de l’inférence fondée sur l’observation sont condamnées par avance. La science est contrainte de viser des réalités qui sont à la fois en deçà et au-delà des processus de la nature […]. »5 Les seuils de perception d’un organisme, selon le neurologue Beau Lotto, sont déterminés par ce qui lui a été utile au cours de son évolution6 . Cela expliquerait pourquoi l’humain a une perception aiguillée sur une échelle proportionnelle à son organisme, comme le cycle de 24 heures d’une journée sur lequel s’aligne le rythme circadien du corps.

Si, au niveau biologique, nos sens sont façonnés par la sélection naturelle, l’humain s’externalise dans ses outils et techniques, comme le souligne le paléoanthropologue André Leroi-Gourhan : « Toute l’évolution humaine concourt à placer en dehors de l’homme ce qui, dans le reste du monde animal, répond à l’adaptation spécifique. »7(34). Pour Marshall McLuhan, l’électricité est le prolongement technique du système nerveux qui fait passer l’humanité à l’échelle de son célèbre village global et permet les médias de masse : « Mass man is a phenomenon of electric speed, not of physical quantity » 8(20-21),9(94-95). Si les prolongements techniques permettent à l’humain d’accèder à des microscopies, macroscopies ou télescopies sensorielles, le philosophe Henri Bergson considère que le raisonnement utilitaire guide notre perception lorsqu’il s’agit de considérer le vivant :

L’aspect de la vie qui est accessible à notre intelligence, comme d’ailleurs aux sens que notre intelligence prolonge, est celui qui donne prise à notre action. Il faut, pour que nous puissions modifier un objet, que nous l’apercevions divisible et discontinu. 10(163)

Suivant Lotto et Bergson, notre gabarit sensoriel serait déterminé par le critère de l’action efficace. Au cours de l’évolution, les spectres de perception qui nous sont accessibles se seraient réduits, auraient été aiguillés, sur une base pragmatique, « un système nerveux bricolé durant des milliers d’années pour assurer notre survie », selon l’ethologue Luc-Alain Giraldeau, une « synthèse subjective du monde physique qu’un primate diurne, social et omnivore a besoin d’avoir » 11(117-118).

Cette conception enfermerait chaque espèce dans une niche sensorielle, des mondes perceptuels mutuellement inaccessibles, si ce n’était des techniques qui, dans le cas de l’humain, laissent entrevoir ce qui échappe à nos paramètres sensoriels :

Nous pouvons admettre que la réalité proposée par notre cerveau n’est pas objective, que c’est celle qui, au fil de l’évolution, s’est avérée la plus utile pour la survie de nos ancêtres humains. Pour nous affranchir de ces œillères, nous avons inventé des outils puissants. [...] L’outil qui nous permet de nous émanciper des œillères du monde humain est la science. 11(126-127)

Auteur : Félix Faucher

Section 2 : Recherche

1

Ramalingam C. Fixing Transcience : Photography and other Images of Time in 1930s London. Dans : Time and Photography, sous la dir. de J. Baetens, A. Streitberger et H. Van Gelder,. Louvain: Presses Universitaires de Louvain; 2010: 3-26

2

Chik C. L’image paradoxale : Fixité et mouvement. Lille: Presses Universitaires du Septentrion; 2010.

3

Dewey J. Logic : The Theory of Inquiry. New York: Holt, Rinehart and Winston; 1960 [1938].

4

Herbert S. Charles Darwin, Geologist. Ithaca: Cornell University Press; 2005.

4

Herbert S. Charles Darwin, Geologist. Ithaca: Cornell University Press; 2005.

5

Dewey J. L’influence de Darwin sur la philosophie. Trad. de l’anglais par L. C. Pouteyo, C. Gautier, S. Madelrieux et E. Renault. Paris: Gallimard; 2016 [1909].

6

Lotto B. We Don't See the World As It Is : Beau Lotto on Perception and Reality. Récupéré de http://www.beinghuman.org/article/we-dont-see-world-it. 2012

7

Leroi-Gourhan A. Le geste et la parole II : La mémoire et les rythmes. Paris : Albin Michel; 1965

8

McLuhan M. Pour comprendre les média : Les prolongements technologiques de l’homme. Trad. de l’anglais par Jean Paré. Montréal: HMH; 1971 [1964].

9

McLuhan M., David C. et McLuhan E. The Book of Probes. Corte Madera: Gingko Press; 2003

10

Bergson H. L’évolution créatrice. Paris: Presses Universitaires de France; 2009[1907].

11

Giraldeau L. Dans l’oeil du pigeon : Évolution, hérédité et culture. Montréal : Boréal; 2016.

11

Giraldeau L. Dans l’oeil du pigeon : Évolution, hérédité et culture. Montréal : Boréal; 2016.

4

Herbert S. Charles Darwin, Geologist. Ithaca: Cornell University Press; 2005.